Marcel HÉBER-SUFFRIN

1868-1914


Transcription d'un texte (sténographique?) écrit par Marcel HEBER-SUFFRIN, né le 04 sept 1868 à Vauclin (Martinique), décédé le 14 juillet 1914 à Fort de France, à l'intention de son fils Antoine.
Communiqué en 2014 par Yves Héber-Suffrin, fils d'André, petit-fils d'Antoine, arrière-petit-fils de Marcel.

Pour mon fils.

En 1882, j'avais quatorze ans. La mort de notre père, enlevé à la fleur de l'âge, en 1877, laissait une veuve et six enfants, dont l'aîné, en devenant orphelin, avait à peine quatorze ans, et, le dernier né, huit jours. Le mince héritage laissé par le chef de la famille, avait été vite dépensé pour élever les enfants, et, une habitation sucrière en laquelle consistait notre principale ressource, était à son tour la proie du Crédit foncier. Nous étions alors dans un état proche de la misère.

Mes trois aînés avaient quitté les bancs de l'école sans avoir pu achever leurs études et tachaient, de ci, de là, s'ouvrir un chemin dans le monde. Je pouvais gagner ma vie et cesser d'être une charge à ma famille. J'eus vite fait choix d'un métier: Etre marin avait toujours été mon idéal. Je fus d'ailleurs bien encouragé par un de mes oncles (Victor Hilaire, surnommé Pomyro) vieux navigateur qui avait quitté le métier après avoir roulé dans toutes les mers et achevait, à terre, une existence très mouvementée, ainsi que ses récits nous le laissait voir.


Cabotage et Naufrage


Après quelques recherches, je parvins à m'enrôler comme mousse sur un caboteur de la cote, faisant le trajet entre St Pierre et Le Vauclin. Mes débuts ne furent pas heureux ; d'abord c'était le mal de mer qu'il fallait combattre et les travaux de manutention des marchandises étaient bien au dessus de mes forces. Je n'appris rien, ou presque rien, dans cette petite navigation; néanmoins, j'avais le pied marin lorsque, en décembre 1885, je m'embarquais comme novice sur le brick "Les Dix Frères", armé au grand cabotage et en partance pour le Nord Amérique.

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BRICK typique fin XIXeme avec huniers fixes (5, 13) et volants (6, 14) (carnet-maritime.com)

Je parvins assez difficilement à me faire bien voir du capitaine et de mes collègues, qui avaient à me reprocher mon ignorance dans le métier.

Notre brick en quittant St Pierre se rendait à St Barthélémy, où nous devions charger du sel pour Boston. La première partie du voyage se fit bien, mais au moment d'atterrir, des grains très violents faillirent nous jeter à la cote.

Un raz de marée qui bouleversa la rade de St Barthélémy nous obligea à tenir la cape pendant deux jours au large. Revenus au mouillage avec le beau temps, nos avaries réparées et les opérations commerciales achevées, nous prenions la haute mer.

Le 7 Février, le point de midi nous mettait à 80 milles de Boston et déjà dans la latitude de ce lieu. Dans la nuit du 7 au 8 un vent de N.O. qui nous avait forcé à louvoyer toute l'après-midi, se changea en tempête. La bourrasque était telle que nous ne pouvions tenir la cape, il fallut fuir devant le temps, et bien que ne portant qu'un hunier au bas ris, nous filions vers l'est avec un vitesse de plusieurs nœuds.

En venant au vent pour prendre la cape, le navire n'obéit pas assez vite à son gouvernail, et le petit hunier (le petit fixe) que nous avions cargué en établissant l'artimon de cape, coiffa la vergue; la secousse fut telle que le mat de misaine se brisa ras le pont. Il était environ deux heures du matin. A la lueur des éclairs et à coups de hache il fallut se débarrasser des épaves qui menaçaient d'avarier la coque. Le mat dans sa chute avait défoncé le poste de l'équipage, brisé la chaloupe, la seule embarcation du bord, et la grande écoutille par où chaque paquet de mer entrait dans la cale. Nous étions en cape sèche. L'accès du pont était rendu impossible par la lame.

Le lendemain la tempête souffla avec une violence plus grande encore. Pendant la nuit un bruit infernal nous annonçait la chute du grand mat, les haubans du vent ayant cédé. Nous étions au gré des vents.

Le 14, le temps était maniable, le baromètre montait. Nous profitâmes de cette accalmie pour établir des voiles de fortune. Deux perroquets de rechange nous servirent dans la circonstance. Le vent soufflait de l'Est nous poussant vers la terre. Le 15 au matin, nous aperçûmes un vapeur et une goélette canadienne. Le steamer nous approcha et s'offrit de nous prendre à la remorque. Notre capitaine refusa ses services pour lesquels il demandait un salaire trop rémunérateur, il aurait conduit notre brick en Angleterre. La goélette venait des bancs de Terre-Neuve, la tempête l'avait poussé dans le S.E.

Le surlendemain, le vent souffla en tempête. La position à bord semblait intenable, les paquets de mer mouillaient partout. Tous nos vivres étaient avariés, le Capitaine mit l'équipage à la ration. Cette sage mesure mécontenta fort mes compagnons, ils allèrent même jusqu'à critiquer les manœuvres de notre Commandant pendant la tourmente. La dispute se poursuivit, les reproches du capitaine furent si amers que deux matelots dont il avait à se plaindre des services, se lancèrent sur lui un couteau et une barre de cabestan à la main. Notre second qui avait suivi la dispute se porta au secours du capitaine. Vous ne passerez que sur mon cadavre, dit il aux matelots, le revolver braqué sur eux. Tout en tenant ces hommes en respect, notre second capitaine s'efforçait de leur faire entendre raison, il essayait de leur montrer dans quelle situation nous nous trouverions sans capitaine, puisque personne à bord, voire lui même n'était capable de diriger le navire.

Notre capitaine pleurait de colère. Ces forcenés firent demi tour, se promettant de quitter le brick ou plutôt cette épave à la prochaine rencontre. Cette occasion se présenta bientôt après cette scène.

Un vapeur allemand venant de la baie de Delaware se rendit à nos signaux, le temps était maniable, il ventait du S.E. Le steamer nous envoya une embarcation croyant que nous voulions abandonner notre ancien brick. Je vous demande des provisions dit notre capitaine, je n'abandonne pas mon navire; la coque est bonne et si la brise se maintient dans cette direction, avant deux jours nous serons par des latitudes très fréquentées. Les cinq matelots, voyant le flegme de notre capitaine, demandèrent passage au canot allemand. "Avec votre permission, dit un matelot en débarquant". Non lui répondit le chef, je constate que vous désertez le bord, ce n'est pas pour un biscuit qu'on doit perdre son navire et son honneur de marin! notre bateau est solide et Dieu veillera sur nous. L'officier insistait toujours pour nous avoir tous mais le capitaine et le second résolus ne bronchèrent pas. Je suivis leur exemple.

Il ne restait donc plus sur notre épave que le capitaine, le second, le cadavre de mon collègue, le novice mort le matin, moi et le chien.

A peine restés seul, à la tombée de la nuit, vers quatre heures, nous fîmes un bout de toilette au cadavre. Cette toilette sépulcrale consistait en un morceau de fourrure (vieille toile à voile) enveloppant le mort que nous avions amarré sur une planche, une gueuse aux pieds. Comme étant le plus jeune, je dus réciter le Pater et l'Ave. Nous avions les larmes aux yeux, le chien hurlait à nos cotés. La prière dite, mes compagnons soulevèrent la planche et le cadavre s'affala à la mer. On se figure aisément quelle nuit nous avons du passer.

La tempête reprit encore de plus belle, elle dura deux jours et nous valut une voie d'eau. J'avais une telle confiance en mes deux officiers que je n'avais pas peur. D'ailleurs le second m'encourageait toujours. Oh! tu en verras bien d'autres, me disait il c'est du beau temps que nous passons maintenant ! et il me racontait des histoires de naufrages auxquels il avait pris part. Il avait raison, car la situation ne devint vraiment tragique qu'au moment où la voie d'eau nous était déclarée. Notre brick s'enfonçait maintenant à vue d'œil. Nous avions établi un radeau sur la dunette, nous passions nos jours et nos nuits, par un froid glacial, sur quatre barriques liées à quelques planches devant former notre unique planche de salut au moment où l'ancien brick disparaîtrait. Nos repas consistaient en une soupe de haricots au lard et à l'eau salée quand le temps le permettait. Ces provisions nous firent défaut et nous allâmes jusqu'à abattre le chien pour le manger, mais il ne fut pas possible de mettre cette mauvaise viande sous la dent. Et le navire s'enfonçait toujours.

Le soixante sixième jour de cette mémorable aventure, un navire apercevant nos signaux de détresse, envoya son embarcation. La mer était encore très agitée. Nous étions au 20 mars. Le 1er avril, on nous débarquait à Queenstown (Irlande) d'où le consul de France nous fit regagner Le Havre et La Martinique. Nos collègues avaient touché à Dublin et rejoint la colonie par Le Havre, le conseil de Guerre les condamna à un an de prison pour désertion. La nouvelle de toutes les péripéties de ce voyage arriva tard à La Martinique et nous eûmes l'avantage d'en donner nous mêmes les détails.


Timonier de première classe


Après avoir embrassé mes parents, je me mis en quête d'un nouvel embarquement.

C'est à la compagnie Transatlantique que je fis ce nouveau pas comme novice sur l'annexe de Cayenne, mais ce seul voyage sur un vapeur avait suffi pour me faire ressortir tout l'avantage que j'aurais à naviguer sur les navires à voiles.

Je revins à St Pierre avec l'espoir d'embarquer bientôt, mais c'était la mauvaise saison, la rade était vide. En me rendant de Fort de France au Vauclin, j'apprit qu'un transport de l'état, "L'ORNE" était en rade et que plusieurs de mes compatriotes avaient obtenu passage pour se rendre en France. Cette nouvelle m'était parvenue tard, et à plusieurs reprises je fus éconduit par les employés du bureau du gouvernement qui jugeaient inutile que je me présentasse à leur chef.

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ORNE 1962-1891, transport-écurie, classe ARDECHE, 400 passagers et 360 chevaux ou mulets (dossiersmarine.free.fr)

Furieux de ne pouvoir profiter d'une si bonne occasion, un matin je me présentai à l'hôtel du gouvernement, sans rien dire aux employés occupés à leur travail. J'allais frapper au bureau du chef de la colonie. Tout en faisant connaître le but de ma démarche, je fis ressortir au gouverneur que j'étais de l'équipage des "Dix Frères" et lui en contai presque toute l'histoire; il parut très satisfait d'entendre le récit de ce naufrage par un témoin oculaire et me promit un passage pour la France. Trois jours après, je disais adieu à la Martinique.

Le 7 Février 1887, je m'engageais dans les équipages de la Flotte. Une commission m'admit comme apprenti timonier et je fis partie du contingent du mois de Mai destiné au vaisseau école "La Bretagne" ancré à Brest. D'abord il me fallut attendre six mois à la caserne. N'ayant rien à faire tout le jour, j'appris la gymnastique et devins très fort. En novembre j'étais appelé pour être embarqué sur le bateau école.

Après la douce vie de la caserne, c'était l'enfer que je subissais. Le programme de chaque jour était par trop rempli de travail. Malgré l'hiver il fallait monter ses quatre heures de faction tous les trois jours, sur le pont, dans un petit espace où l'on pouvait à peine battre la semelle en silence; laver son linge le lundi et le vendredi, à la lueur d'un fanal, alors que le vent nous cinglait la peau et que l'eau était au trois quart gelée dans les seaux.

L'exercice de manœuvre et celui des embarcations se poursuivaient comme par les beaux jours. Les mains et les pieds presque engourdis par le froid, il fallait grimper en courant dans les enfléchures. Parfois un malheureux dégringolait de la mature à plus de vingt mètres du pont, mais se relevait généralement avec de légères contusions grâce à un filet protecteur. Quand le temps ne permettait pas aux embarcations de prendre le large, on les laissait filer le long du bord, la bosse amarrée au bout du tangon à cinq ou six mètres du bateau. C'étaient des heures mortelles, où les jurons des instructeurs et leurs coups de poing en cachette, vous faisaient maudire le métier de marin. Chaque jour, c'était un défilé de malades à l'hôpital. Des jeunes gens, bien portant la veille, s'étaient rendus malades à l'aide d'un subterfuge quelconque, soit en se couchant avec des vêtements mouillés, soit en usant de tours invraisemblables. Les punitions pleuvaient à foison, le peloton, les tours de barre, le fer, la prison et le cachot étaient toujours prêts à recevoir quelqu'un dirigé par le caprice d'un instructeur.

Il est aisé de penser ce que je dus souffrir, le matin au lavage, lorsque le balai en mains, les reins ployés, on briquait le pont du vaisseau de quatre à sept heures du matin. Je tins bon, bien qu'ayant beaucoup à me plaindre.

On m'appelait à bord "le nègre" car j'étais le seul créole sur huit cent vingt apprentis. Mes instructeurs m'estimaient et mes notes de fin d'année me permirent de suivre le détachement de timoniers destinés à compléter leurs études sur les bâtiments de l'Escadre de la Mediterranée. Ce double voyage de Brest à Toulon me permettait de voir un peu le centre de la France. Dans la plupart des villes ou le train s'arrêtait, le chef du détachement nous permettait de descendre. Il fallait voir avec quelle gaieté nous parcourions les rues; c'était bien juste, nous avions tant souffert.

Le sort me fît embarquer sur le cuirassé le "REDOUTABLE". L'exposition réunit, au printemps 1889, toutes les escadres européennes dans les eaux de Barcelonne.

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REDOUTABLE 1876-1910, cuirassé de 9000 tonnes, sans voilure (1890) (wikipedia)

Le service dans la Méditerranée était bien moins pénible que sur la rade de Brest. Les exercices de signaux, de tir au fusil, canon, revolver, et les simulacres de guerre entre les navires et les côtes ou entre les deux parties de la Flotte prenant l'une l'offensive, l'autre la défensive constituaient notre principal travail.C'était avec plaisir que se faisait le lavage du pont chaque matin.

L'examen final me valut le brevet de timonier de première classe.


Quartier-maitre


J'embarquais aussitôt sur le croiseur "LA TRIOMPHANTE". Débarqué peu après, j'étais dirigé sur le "CONDOR" croiseur-torpilleur et répétiteur de la deuxième division de l'escadre, où, jusqu'à la fin de 1890, je fis partie de l'équipage.

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TRIOMPHANTE 1877-1903, croiseur classe LA GALISSONNIERE, 4500 tonnes (adhemar-marine)

Au commencement de mai 1890, la deuxième division appareillait pour le Levant, trois cuirassés et le CONDOR la composaient. Partis de Toulon, nous relâchames à Bastia, puis après avoir traversé le détroit de Messine, nous fîmes route sur le Pirée. J'eus le plaisir de faire l'excursion de l'Acropole d'Athènes. La vue de toutes ces merveilles datant de plusieurs siècles, captivèrent beaucoup mon attention; j'était content de contempler toutes ces belles œuvres dont j'avais si souvent entendu parler: l'Acropole, le temple de Thésée, le temple de Vénus, de Jupiter etc. etc… La ville moderne ne répond pas au tableau grandiose que l'imagination se fait de la Capitale de la Grèce. Les maisons ont un cachet particulier. On n'y voit pas ces grands magasins que l'on est accoutumé à trouver chez nous, ce sont des étalages en plein air, où se mêlent des marchands habillés à la française et d'autres dont le costume rappelle l'habillement des Ecossais. Les femmes ne possèdent pas cette beauté remarquable qui caractérisent les Circassiennes.

Du Pirée, on fit route pour Salonique, où l'escadre séjourna pendant quinze jours au milieu de fêtes splendides données en notre honneur. Successivement Smyrne, Jaffa, Port-Saïd et Alexandrie eurent notre visite.

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CONDOR (1885-1907), aviso-torpilleur, 1200 tonnes (wikipedia)

De Jaffa, un détachement de marins et les officiers allèrent à Jerusalem, je devais etre du nombre de ces privilégiés, mais une indisposition qui me retenait à l'infirmerie m'en empecha. Le mois de Juillet approchait, depuis longtemps on ne parlait plus à bord que du conseil d' avancement qui devait distribuer les galons. L 'amiral avait ordonné de restreindre le plus possible le nombre de promotion pour quartier maitre. Le "CONDOR" aurait pu fournir huit nouveaux galonnés, et son chiffre était limité à deux. Tout le monde redoublait de zèle pour se faire bien voir des chefs. Je ne demeurais pas non plus en retard. Tres bien noté des officiers, j'avais des chances de changer ma sardine rouge contre le double galon de quartier maitre : ce qui se fit, en effet.


Guerre et Révolution


Un autre chemin s'ouvrait maintenant devant moi : suivre à Rochefort, un cours gratuit qui formait des instituteurs pour l'enseignement élémentaire dans les equipages de la Flotte. Ma conduite, jusqu'alors exemplaire me permit de me présenter et subir avec succès l'examen d'admission à ce cours. Je m'étais longuement préparé, grace à un ami qui m'avait donné de bonnes leçons de français et d'arythmetique.

A Rochefort, je rencontrai mon frere Antoine alors sergent dans l'infanterie de marine. Tout en suivant le programme de l'instruction elementaire, j'apprenais un peu de mathematiques avec Antoine. L'examen final eut lieu en Aout, je sortis avec un bon numero, et, peu apres je rejoignai la "NAIADE" à KOTONOU, tandis qu'Antoine était dirigé sur le Tonkin.

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NAIADE (1881-1900), croiseur de 2eme classe [grande taille] (ebay.fr)

C'était sur ma demande qu' on me faisait prendre cette destination. N'ayant aucun parent à Toulon, je n'avais pas voulu retourner dans la Mediterranée, prevoyant les avantages qu'allait me procurer une campagne lointaine. Le but de toute ma vie n'était pas encore atteint, je voulais etre capitaine au long cours et un long voyage allait me permettre de faire des economies et aussi d'étudier. La NAIADE etait à l'ancre devant KOTONOU, la guerre du Dahomey battait son plein. Constamment occupé par les exercices, les campagnes de debarquement, la chaleur et le mauvais climat aidant, je ne pus guere etudier, d'ailleurs, je n'avais personne qui voulut bien m'aider. Néanmmoins pour occuper mes loisirs, je me mis à apprendre la stenographie. Apres trois mois, j'étais à meme de suivre une conversation. Ces connaissances me servirent beaucoup pour prendre des notes au cours d'hydrographie. Enfin, la paix signée, nous partimes pour les Antilles.

Depuis que nous avions quitté le Dahomey, la gaieté était revenue à bord, la tranquillité y regnait aussi. La "NAIADE" sous les ordres de l'Amiral de Cuverville, nous avait été une seconde BRETAGNE pendant les sept mois passés à KOTONOU. Les communications avec la terre était très difficiles et souvent meme impossibles à cause de la barre qui se fait sentir dans tout le Golfe de Guinée. L' eau à boire manquait souvent. Les punitions pleuvaient sur ceux qui avaient le malheur de laisser entendre leurs plaintes par les mousquetaires du bord.

La NAIADE filait, toutes voiles dessus, vers des rives meilleures, un officier me donnait des leçons et j'avais changé de poste de couchage avec un collègue, ce qui plaçait mon hamac près d'un fanal, à la lumiere duquel je faisais les calculs, et étudiais les leçons que me donnait mon professeur de complaisance Successsivement, nous visitames KONAKRI, LIBREVILLE, GRAND BASSAM, le GABON, la MARTINIQUE, la GUADELOUPE, le MEXIQUE, la NOUVELLE ORLEANS ou nous restames vingt deux jours dans la riviere, NEW YORK et ST PIERRE ET MIQUELON où nous fetâmes le 14 Juillet.

Le cyclone de 1891 qui commit tant de degats à la Martinique me trouva dans le St Laurent, au milieu des fetes que la population française donnait en l’honneur de notre fregate.

Comme quartier maitre,je manoeuvrais au mat d’artimon avec une escouade de timoniers. Je pus bien me former à la manœuvre des voiles en m’aidant d’un manuel.

En novembre 1891,je transbordai de la «NAIADE« sur le croiseur le MACON [sic].
Une revolution au Venezuela nous fit tenir croisiere longtemps à la Guayra.

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VILLARS, classe de croiseur dont fut le MAGON (1880) (delcampe.net)

A la fin de 1892, je ralliai Toulon, congédié peu apres, je rejoignis Marseille pour continuer à naviguer au commerce.


Marine Marchande


J’eu bien des difficultés à trouver un embarquement sur un navire à voile comme je l’eusse désiré. En sortant quartier maitre du service de l’Etat, je n’avais aucun certificat des capitaines marchands; pour cette raison on preferait à moi des matelots accoutumés aux voyages au long cours.

Le peu d’argent que j’avais emporté du service était dépensé et on voulait me mettre à la porte de chez l’hotelier ou j’avais consommé mon petit pécule. J’avais amassé quelques centaines de francs dans ma campagne sur la NAIADE, mais je ne devais recevoir cette somme que bien plus tard, de plus un livret de caisse d’epargne sur lequel j’avais queleuqe menue monnaie m’avait été volé dans ma chambre d’hotel. Je resolus alors de retourner à l’Etat. A Toulon on me fit entendre que je devais attendre un an avant de rengager. Il fallait retourner à Marseille sans feu ni lieu et en hiver. C’était dur. Je parvins dans la grande ville à decouvrir une maison d’assistance ou l’on donnait a manger une fois par jour aux besogneux.J’y allais à 9 heures, Il y avait déjà une file de gens des deux sexes attendant leur tour. On se rangeait à la queue leu leu, une porte s’ouvrait toutes les dix minutes, une dizaine de personnes penetraient dans une vaste salle, s’asseyaient à une table sur laquelle était servie une soupe fumante et une miche de pain. Le repas durait cinq minutes, puis, on vous priait de céder la place en vous indiquant une porte à l’opposé de celle que l’on avait suivie pour entrer. Je me couchai dans une petite chambre au sixieme étage et quand j’avais trop froid dans la journée, j’allais me mettre pres d’un poele dans une eglise ou une biblotheque. Je m’embauchais une fois dans une equipe pour decharger de cafe un navire venant du Sud Amerique. Il fallait porter à bonne distance en les entassant des sacs de 80 à 100 kilos. Cela avait duré deux jours. Je n’aurais pas pu continuer plus longtemps sans tomber de faiblesse, heureusement, je parvins à entrer comme timonier à la Cie Transatlantique.

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VILLE DE BREST, 2700 tonneaux (1870-1899) (delcampe.net)

Le 7 janvier 1893, j’etais porté sur le role de «LA VILLE de BREST». Ce vapeur avait subitement armé pour porter secours à la «VILLE de ST NAZAIRE« en avarie au large. Ce dernier paquebot dont on était sans nouvelle, avait quitté Philippeville depuis plus de huit jours. A 80 milles de Marseille, nous aperçumes les signaux de detresse de la »VILLE DE ST NAZAIRE». Le lendemain soir seulement apres maintes manœuvres rendues infructueuses par le mauvais etat de la mer, on parvint a prendre le steamer à la remorque. Il fut ainsi conduit jusqu’en vue du port, et, tandis que des secours lui venaient de terre, nous filions vers l’Algerie.

De cette epoque à janvier 1894, je naviguai comme chef de timonerie sur plusieurs bateaux de la Cie Transatlantique faisant des voyages entre Marseille, la Corse,les ports d’Algerie et de Tunisie.

N’ayant nul endroit au mouillage ou aller passer mes soirées j’achetai une mandoline et me fit donner des leçons de musique.

J’avais obtenu de tres bons certificats de mes chefs et aussi amasse quinze cents francs, grace à la caisse d’epargne, et une bonne avance sur le programme de l’examen.

Je me presentai au cours d’hydrographie de Marseille avec l’intention de subir l’examen d’application pour le brevet de capitaine au long cours, mais le programme ayant été remanié cette année là et me trouvant dans l’impossibilité de rembarquer, je suivis le cours pour l’examen de cabotage.

Je possedais encore douze cents francs, je voulus tenter les epreuves de long cours. Il importait pour cela que je modifias mon genre de vie. Je voulais d’abord me debarasser des epreuves pratiques que j’étais libre de présenter un an avant l’examen théorique; sans tarder je me mis à l’œuvre.

Le séjour à Marseille m’était devenu impossible à cause connaissance que j’avais faite, Je me rendis à Toulon.

Dans cette nouvelle ville, j’habitais une chambrette dans la rue du Pradel. La maison très tranquille avait pour principal locataire une famille italienne dont les deux enfants, Alfred et Marianne devinrent vite mes amis. En face de ma chambre était un magasin de mode. Je n’avais pas de connaissance à Toulon à part les collègues du cours d’hydrographie. Un seul camarade venait très régulierement chaque jour travailler avec moi. Ma journee était bien employée. Je me levais à quatre heures le matin,étudiais seul jusqu’à sept heures; mon collègue venu,nous revoyions les leçons du jour. A neuf heures,nous nous rendions à la leçon du professeur pour en sortir à onze heures. De cette heure à midi, je copiais les notes que j’avais prises en stenographie, et, à midi, j’allais diner. Je prenais mes repas dans un petit restaurant d’ouvriers. De huit heures à onze heures, je piochais encore.

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Brevet de Capitaine (1895) [grande taille] (via Yves Heber-Suffrin)

L’examen final eut lieu en Juillet 1895 et me valut avec mon titre de capitaine au long cours, le numero deux parmi mes vingt quatre collegues. La seule famille que je voyais à Toulon était celle de ma proprietaire. J’étais toujours heureux de me trouver à sa table quand elle m’y invitait. Tout le monde quittait la maison dès l’aube, les parents avaient un atelier de menuiserie et s’y rendaient, les enfants partaient pour l’école; chaque soir mes petits amis venaient me voir. J’ai gardé de ces braves gens le meilleur souvenir. Rentré à Marseille en Aout 1895, j’offris mes services à toutes les compagnies de navigation. J’avais hate d’embarquer dans mon nouveau grade et aussi la necessité m’obligeait à presser mon depart. (J’avais du, pour achever mes etudes, emprunter trois cents francs à Antoine et vingt francs à mon proprietaire). Malgre toutes mes demarches, je passais bien 35 jours à terre. A la fin, j’acceptais une place de 2ème Capitaine sur le «Guillaume Tell» du port d’ALGER. C’était un vapeur de 2000 tonnes affecté à des voyages entre l’Algerie, Dunkerque, Le Havre, avec retour sur Cardiff et Newcastle.

Ce navire déjà vieux et en mauvais etat tenait mal la mer. Par un temps des plus durs, nous parvinmes à décharger une cargaison de grains que nous avion prises à Oran, à destination de Dunkerque et à charger du charbon à Cardiff. Dans le golfe de Gascogne, une tempete violente nous força à trouver refuge à l’embouchure du Guadalquivir, une voie d’eau nous était aussi déclarée. La voie d’eau étant bouchée, nous nous disposions à reprendre la route pour Alger, quand, vers deux heures du matin,le vent redoubla de violence. Successivement, nous perdimes nos deux ancres de bossoir. Bien que la machine tournait de toute sa vitesse, le vapeur était toujours porté vers la cote dont nous voyions les écueils à la lueur des éclairs. A un moment, un paquet de mer d’une force incalculable enleva le capitaine et moi de la passerelle; Pendant plusieurs secondes je me trouvai sous cette avalanche d’eau,je me croyais à la mer et perdu pour toujours. Quand je revins à moi j’avais la tete dans un écubier d’où je parvins à me degager. Le Capitaine était aussi sain et sauf.

Cette lame qui faillit nous etre fatale marquait la fin du mauvais temps. Le steamer un instant abandonné à lui-même, vint longer à petite distance le pied d’une falaise ou le navire se serait brisé au moindre heurt. Miraculeusement nous nous trouvions sous le vent de la falaise entrainé par le raz de marée. La mer, un peu plus maniable, nous permit de nous reconnaitre dans le chaos des débris de toute sorte amoncelés sur le pont. Avec le bois provenant des embarcations briséees, des cloisons démolies on activait les feux de la machine. Il était environ 3 heures du matin, la machine en pression et en route à toute vitesse nous permit de regagner le large. Presque desemparés, 2 jours apres nous rentrions à Alger.

Les armateurs ayant à se plaindre du capitaine le remplacèrent. Le dechargement terminé nous allions à Oran prendre du vin pour Rouen. Nous debarquames à ce second voyage 1600 tonnes de charbon à Alger et le 07 janvier 1896, nous avions 352 barriques de vin dans les cales à destination du Havre. Le capitaine etait dans sa famille, tout était prêt pour terminer le chargement le lendemain et appareiller dans la soirée. Vers 10 heures du soir, le barometre commença à baisser, et, à minuit un terrible sirocco balayait la rade. Le ciel était devenu très orageux. Aux premieres rafales de la bourrasque, la chaine du bossoir se casse. La mer devient de plus en plus houleuse. Je fais acttivement pousser les feux dans la machine et je demande un pilote pour essayer de sortir du port. Notre vapeur evoluant sur son ancre de bossoir se jette sur un navire de la Cie Gle Transatlantique et lui fait de grandes avaries; je suis obligé de réclamer du secours à un navire de guerre mouillé devant nous. La nuit est affreuse. Le lendemain,au jour,le vent mollit Mais notre navire a talonné, le gouvernail et l’helice sont avariés. Il faut le passer à la cale seche.

Les armateurs du « Guillaume Tell » etaient espagnols,le Capitaine,le Maitre d’equipage, le mousse et moi etions seuls français. Je fus ainsi obligé d’apprendre la langue castillane que j’avais d’ailleurs étudiée pour l’examen, comme matiere facultative

Profitant des grandes reparations que le navire a à subir,je demande un congé pour venir dans ma famille.Je pensais trouver un commandement sur une des goelettes faisant le cabotage entre les iles.

Arrivé à la Martinique en Fevrier 1896, je fus forcé de repartir comme second sur le trois mats «Ville de Cayenne». Cette traversée de St Pierre à Marseille fut tres longue, le calme nous assaillit pres des Açores et nous tint 40 jours en panne. A Marseille je dus esperer longtemps avant de trouver un embarquement, en dernier ressort, je parvinsà m’embaucher sur la Ste Marthe en partance pour le Mozambique. Presque au meme moment je fus appelé pour faire partie de la Cie Transatlantique qui venait de créer une ligne de paquebot entre New York et les Antilles.


Naufrage de la Ville de Saint-Nazaire


Je fis 3 voyages sur la «Ville de Brest» et en Fevrier 1897 j’embarquais sur la «ville de St Nazaire».

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VILLE DE SAINT-NAZAIRE (frenchlines.com)

Le 3 Mars nous quittions New York avec des marchandises diverses pour les Antilles. La mer était tres agitée et il ventait du N O en jolie brise. Le lendemain le vent avait fraichi. Vers 5 heures du soir, une lame sourde embarqua par le milieu du navire et plusieurs tonnes d’eau jaillirent dans la machine éteignant les feux.

L’acces des chaufferies ne tarda pas à devenir impossible, le navire roulait et les plaques à parquet voltigeaient de toutes parts, entrainées par l’eau. A huit heures on voulut mettre a la cape mais le steamer ne gouvernait plus.

Toute cette nuit se passa au travail, l’eau envahissait toujours. Une pompe a bras puisait dans la chaufferie par une manche a vent, une chaine d’hommes munis de seaux vidait la cale des machines. Toutes les pompes a vapeur étaient en route et pourtant l’eau augmentait encore. Dès quatre heures du matin, la pression était complètement tombée, seulement la pompe a bras actionnait. A sept heures, tout espoir de sauver le navire était perdu, il fallait l’abandonner.

Le capitaine assembla les principaux de l’equipage et l’on décida de l’abandon du paquebot et des moyens de sauvetage. Quatre vingt cinq personnes, soixante quatorze hommes d’ equipage et onze passagers. En un tour de main chacun est à son poste. Le vent soufflait toujours en tempete, le jour commençait à poindre et le navire ne bougeait plus mais s’enfonçait à vue d’œil. Les femmes et les enfants [ils étaient quatre] devaient s’embarquer dans la premiere chaloupe commandée par Mr BERRY, capitaine de fregate en retraite et en tournée d’inspection pour la compagnie generale transatlantique. L’embarquement fut des plus difficiles, il fallait attacher les femmes que la peur et le mauvais etat de la mer paralysaient presque. Avec un palan on affalait ces colis vivants dans l’embarcation. Apres une heure et demie de lutte, on parvint a caser vingt et une personnes dans le premier lifeboat qui prit alors le large, le premier lieutenant retenu à bord par la manœuvre devait, par la suite, prendre le commandement de cette embarcation. Lorsqu’il fallut amener le 2ème lifeboat où je devais embarquer, celui-ci dans un coup de roulis s’abima le long du bord perdant ainsi tous les approvisionements ainsi que les instruments de navigation dont je m’étais muni. Le capitaine m’ordonna alors d’amener la baleiniere et de m’en servir pour faire le va et vient entre le Ville de St Nazaire et l’embarcation déja à la mer.

Tandis qu’on essayait de mettre les autres canots à l’eau, j’emportais du bord, dans le canot de Mr. BERRY, les malheureux qui parvenaient à s’embarquer avec moi. La mer était démontée et la manœuvre que j’exécutais des plus délicates. Vers une heure du soir, tout le monde se trouvait logé dans deux canots, une baleinière et un youyou (32 hommes avec Mr BERRY, 37 avec Mr. NIVOLAI, second de la Ville de St Nazaire, 9 dans la baleinière et sept dans le youyou). Le point de midi, ce jour-là nous mettait à 60 milles du Cap Hattéras. Au moment où le Chef mécanicien, le Second et le Capitaine quittèrent le bord, l’eau couvrait les cylindres de la machine.

Les lifeboat étaient assez bien pourvus de vivres, la baleinière n’en avait que très peu. Le mauvais temps, les préoccupations et aussi l’encombrement m’avaient empêché de prendre des provisions, nous devions d’ailleurs naviguer de concert.

Les quatre embarcations, à la débandade, voguaient vers la terre. Au coucher du soleil, le vent qui avait diminué dans l’après-midi, se mit à soufler en tempête avec accompagnement de pluie et d’orage. Nous pûmes tant bien que mal supporter ce premier coup de temps dans la baleinière; mais au jour, nous ne voyions plus les autres embarcations. Cette journée se passa assez tranquillement. Le vent en diminuant de violence avait passé à l’Est et nous poussait vers la terre à une petite vitesse de 2 nœuds environ, la misaine et la grand’voile portaient bon plein. Nous pensâmes à prendre quelque repos bien que transis de froid sous nos effets sans cesse mouillés. La hauteur thermométrique devait être de plusieurs degrés inférieurs à zéro. Mes huit collègues et moi (le Capitaine, le Chef mécanicien, le Commissaire, le 2ème maître de manœuvre, la femme de chambre, le charpentier, le 2ème cuisinier et deux garçons) jouissions encore d’une assez bonne santé. Le mauvais temps revint avec la nuit, la mer fut plus furieuse cette fois que la veille; il tonnait, ventait, pleuvait en même temps, les paquets de mer démolissaient notre embarcation. Le Capitaine à la barre, deux hommes vidaient la baleinière avec des souliers et une gamelle; les autres aux avirons afin de parer les lames qui menaçaient de nous couler.

Assis au même banc, on ne s’entendait pas, il fallait répéter à haute voix les commandements du Capitaine pour qu’ils puissent être entendus de tous. Ces commandements se suivaient sans interruption: Avant tribord…Sciez babord….ou l’inverse; ou bien sciez partour….ou encore Avant partour…Nous coulions on dut jeter à la mer tout ce qui n’était pas absolument indispensable, souliers, capotes, etc. etc…. tout y passa. Cette seconde nuit et la journée suivante se ressemblèrent en tous points. Le soleil ne s’était pas montré de tout le jour et un froid mortel nous faisait grelotter de tous les membres.

Un moment, après trente heures de lutte, les forces nous manquèrent; on laissa l’embarcation aller au gré des vents. On se contentait seulement de vider l’eau embarquée. Dans la nuit du 3ème jour, le vent diminua, et la brume aussitôt prit sa place. Lorsqu’elle se dissipa, dans le matin du quatrième jour, la terre nous apparut, ou plutôt nous en avions l’illusion.

Un navire louvoyait assez près de nous. L’espoir revint vite, nous croyions voir des forêts, des pointes, des baies. Nous fimes force de rame, mais la brume ayant de nouveau reparu, tout s’éclipsa à nos regards. Avec la nuit, le mauvais temps revint; elle fut encore terrible. Les accalmies nous amenaient des pluies de grêle dont chaque boulette nous meurtrissait la chair. Les feux d’un vapeur courant à l’Est se montrèrent longtemps à nos regards, mais nos demandes de secours ne purent arriver jusqu’à lui.

Cette seconde rencontre, la fatigue et les supplices de la faim et de la soif que nous subissions depuis le départ de la Ville de St Nazaire, commencèrent à produire des effets désastreux sur le moral de mes collègues. Un garçon de cabine divaguait la veille, ne pouvant plus tenir, il avait bu de l’eau salée à profusion, il voulait se jeter à la mer. Après quelques heures d’agonie, il rendit son âme à Dieu. Cette mort fut suivie de près par celle de son collègue qui s’éteignit sans pousser une plainte. Au crépuscule nous jetâmes ces deux cadavres à la mer, après les avoir dépouillés de leurs vêtements. Notre baleinière filait doucement vers l’Ouest. Nous eûmes la douleur de voir flotter nos deux compagnons longtemps dans notre sillage. A partir de ce moment, le Commissaire commença à divaguer. Il voulait descendre de l’embarcation et voyait constamment passer un fiacre qui devait l’emporter. Il fallut le surveiller, son délire s’accentua de plus en plus. Un vapeur avait été vu dans la journée et un autre avait passé à petite distance vers huit heures du soir. Pendant cette cinquième nuit, il plut avec abondance; nous pûmes atténuer notre soif en ramassant de l’eau saumâtre sur notre voile établie en tente, et en suçant nos effets imprégnés d’eau salée et d’eau de pluie. Cette espèce de médecine attisa encore plus la soif chez nous. Nous avions la gorge en feu et la fièvre. Dans la soirée la femme de chambre mourut, son agonie fut terrible. Depuis qu’elle était avec nous, elle s’était tenue assise au fond de l’embarcation, nous lui avions prodigué tous les soins en notre pouvoir, mais constamment mouillée par les embruns, dans sa complète immobilité, elle avait souffert le martyre. Ses plaintes, au moment de mourir, nous déchiraient le cœur. Elle tendait les bras vers nous, la bouche ouverte, la voie enrouée; chaque embrun arrêtait ses plaintes et achevait son agonie. La tête appuyée sur moi, cette malheureuse trépassa. A peine eut-elle rendu l’âme que nous la débarquâmes par-dessus bord. Il faisait nuit, le tonnerre grondait et des éclairs sillonnaient le ciel !!!!

Cette fin tragique porta un mauvais coup au Commissaire. Il passa le cinquième jour dans d’affreuses convulsions de démence. Vers 6 heures du soir, s’échappant de notre surveillance, il se jeta à la mer croyant prendre pied à terre, on le repêcha, mais plus tard il renouvela la même manœuvre. Cette fois, notre embarcation filait bien et l’obscurité de la nuit nous empêcha de le sauver. Jusqu’alors nous avions perdu quatre hommes, les cinq autres luttaient encore.

Le vent soufflait de l’Est en petite brise et nous nous attendions toujours à voir la terre. Les feux d’un navire allant en Europe nous apparurent, mais nos faibles cris ne lui parvinrent pas.

Le Chef mécanicien, homme ordinairement très doux et aussi d’une force herculéenne, entra dans une grande fureur au milieu de la nuit; il voulait boire et offrait cinquante francs pour un verre d’eau. Voyant qu’on ne répondait pas à sa demande, il prit un marchepied du canot et se mit à assommer le Capitaine et moi qui nous trouvions à portée de sa main. Cette crise, fort heureusement, fut de très courte durée. Elle se changea en un état comateux et notre pauvre collègue s’était remis sur son banc, la face tournée vers l’arrière, insensible aux paquets de mer et à tout ce qui se passait autour de lui.

Le Capitaine aussi, en voyant son impuissance devant tant de malheurs, et réfléchissant sur notre fin prochaine, fut pris de découragement. Ses sanglots arrivaient jusqu’à moi et, un à un, il répétait le nom de sa femme et de ses cinq fillettes qu’il ne devait plus revoir. Le brave marin! il voulait bien me cacher ses émotions, mais elles étaient trop fortes pour être dissimulées.

Nous étions maintenant dématés de notre mât de misaine le seul que nous avait laissé la tempête.

Moi, pendant ces moments suprêmes, je revoyais tout mon passé dans des éclairs rapides: notre village, nos parents, mes débuts dans la navigation, mon séjour à Toulon et les rares jours heureux que j’avais eus dans le métier.

Quand le soleil se leva le lendemain samedi, tout espoir était perdu; le charpentier venait de se jeter à la mer dans une crise de folie, le second maître était couché dans la chambre de l’embarcation n’ayant plus que le souffle. Le Capitaine et moi, assis l’un en face de l’autre ne se disaient plus un mot; seulement nous comptions mentalement les heures qui nous restaient à vivre. Le soleil avait passé au méridien depuis longtemps déjà et éclairait d’une lueur pâle, c’était le présage d’un nouveau coup de vent. En un certain moment, je sentis le 2ème maître se remuer à mes pieds, d’un mouvement d’impatience, je le repoussai en lui disant: Allez-vous en donc mourir ailleurs, laissez-nous tranquilles! pourquoi vous plaindre, vous ne faites que partir avant nous!

Le pauvre moribond, se soulevant sur ses coudes, porta involontairement ses yeux à l’horizon devant lui et d’une voix presque éteinte, il laissa échapper ces mots: «Voilà un bateau»…. et il retomba.

Un vapeur était en vue et courait sur nous. Il ne fallait pas plus pour nous remettre sur pied. Nous avons des chances d’être aperçus nous dit le Capitaine, le navire a le cap sur nous, faisons lui des signaux. Je me déhalai aussitôt sur le gaillard de l’embarcation où j’avais laissé un aviron portant deux mouchoirs à son extrémité, ce qui nous avait déjà servi à faire des signaux de détresse. Réunissant le peu de force qui me restait, tout en agitant mon signal, j’unissais ma voix à celle du Capitaine et du second maître qui tenait maintenant l’aviron; tous, nous demandions du secours. Le mécanicien restait indifférent à toute cette scène. Il commençait à faire nuit quand nous eûmes la certitude que le vapeur nous avait vus. On nous parlait anglais, nous répondions en français et nous nous comprenions quand même. Avec assez de facilité je pus amarrer au canot le «bout» qu’on nous lança. Le vapeur n’avait pas de médecin, mais nous reçumes des soins très intelligents des officiers. Nous demandions à boire par-dessus tout, on ne nous donna qu’un verre d’eau qui fut suivi d’un peu de wiski; on nous déshabilla à la hâte et on nous coucha dans des chambres bien chauffées. A plusieurs reprises, on nous réveilla cette nuit-là pour nous faire prendre du réconfortant.

Notre sauvetage était bien providentiel, aucun de nous n’aurait survécu à minuit; nous nous éteignions dans les atroces souffrances de la soif.

Le steamer s’appelait le «MAROA» et allait à HAMBOURG. On signala à l’Administration de la Cie Gle Transatlantique à Paris, notre présence à bord, en passant en vue du Cap Lisard, et le 1er Avril, au matin, nous remontions l’Ebre et deux jours après, nous étions à Paris.

Déjà, le lendemain de notre sauvetage, nous nous promenions gaillardement sur le pont du MAROA.

Le Chef mécanicien revint à lui dès les premiers soins. Il n’avait jamais voulu quitter le banc sur lequel il se trouvait dans l’embarcation. De ses mains et de ses pieds il s’était accroché avec une telle force dans la baleinière, qu’on dut renoncer à l’en sortir; alors on le hissa avec le canot sans se soucier de lui. Lorsqu’il fut en sureté, un marin très solide, usant de toute sa force, l’obligea à lacher prise. Il nous raconta après, que dans son imagination, il se voyait à Marseille dans une embarcation, le long d’un vapeur où ses collègues avaient été invités à monter à bord, et lui non; pour celà il protestait. Ayant perdu l’usage de la parole il se servait de cette résistance pour exprimer son refus parce que ses amis du canot voulait le contraindre à monter sur le steamer.

Tous d’ailleurs nous avions de ces sortes d’illusions. Parfois, c’étaient des formes humaines que l’un de nous voyait, les faisait remarquer aux autres, et tous, nous avions la certitude de ce que nous avancions. Et tant d’autres choses encore !!!!

Dans les autres canots, nos collègues n’avaient pas moins souffert que nous.

Avec Monsieur NICOLAI, le Maître d’équipage fut le premier qu’atteint la folie. Il voulut à plusieurs reprises défoncer le canot avec une hâche. Cette folie atteignit peu à peu le reste de ses compagnons et il ne se passait pas de jours, à partir du troisième, où quatre ou cinq malheureux, pris de démence, ne se jetassent à la mer. Vingt-quatre hommes périrent ainsi. Un vapeur anglais avait sauvé ces infortunés le vendredi soir. Ils débarquèrent à Londres et rejoignirent le Hâvre.

Le lifeboat commandé par Mr. BERRY eut le même sort, rencontré le dimanche matin avec quatre hommes à bord sur trente sept partis de la Ville de St Nazaire, par un voilier américain, ces survivants furent envoyés à New-York. La folie entraina ces malheureux à des scènes de lubricité inouies qu’on peut à peine raconter. ……………… (plusieurs lignes de sténo). Et cette scène se reproduisait souvent entre ces malheureux que la mort fauchait à mesure.

Le youyou dans lequel se trouvait le premier lieutenant et cinq hommes disparut corps et bien.

Cette noyade à laquelle je venais d’échapper me valut de visiter Paris, où se trouvait Coridon et sa sœur; ils me comblèrent de prévenances.

La Cie Gle Transatlantique m’envoya peu de temps après aux Antilles comme lieutenant sur ses annexes. Le 24 Mai, je partai du Hâvre et le 9 suivant j’étais à la Martinique. Pendant toute l’année 1897 je naviguai entre Fort-de-France et Port-au-Prince avec escale dans les ports intermédiaires.

Mai 1898, devait être la fin de mon année règlementaire sur les Annexes. Il m’était plus avantageux d’aller continuer mes services sur les grands courriers, afin de revenir plus tard, me fixer à la Martinique, avec un commandement dans la ligne intercoloniale.


Mariage


Jusque là, je n’avais encore pensé au mariage; celà devenait une nécessité pour moi.

Etant matelot et même au début de ma navigation comme officier j’avais été bien aise d’être seul, car dans le premier cas une compagne m’aurait empêché de faire des économies et, par suite, de réaliser mes vues, et dans le second, j’avais des dettes à payer et d’autres obligations auxquelles faire face. Durant mon séjour à la Martinique, ma mère et ma sœur s’étaient occupées de tout ce qui m’intéressait; elles allaient me faire défaut et une femme légitime pouvait seule les remplacer.

Je ne me montrai pas difficile dans le choix d’une épouse, et un hasard que fit naître à propos ma tante E…. à qui j’avais confié mon projet, me fiança à une jeune fille de vingt ans. Ma nouvelle famille très honorable, était pauvre; je ne cherchais pas d’ailleurs la fortune, mes appointements étant de près de quatre cents francs par mois et l’avenir me souriait.

Le mariage se fit en Avril et nous partimes le 12 Mai pour Nantes où nous devions nous fixer. J’avais choisi cette ville pour établir ma femme, car elle était habitée par une de mes tantes, la seule parente que j’eusse en France.

Après un mois de permission, la Compagnie me désigna pour aller au Hâvre continuer à servir sur ses bateaux.

Lorsque j’arrivai au Hâvre, la ville entière était sous le coup de la perte de la BOURGOGNE, paquebot de la Cie, qui faisait le voyage entre le Hâvre et New-York. Cinq cents personnes, passagers et équipage avaient trouvé la mort dans une collision en temps de brume.

Le 16 juillet, la Ville de Marseille sur laquelle j’étais embarqué appareillait pour Haïti. Après avoir touché à St Thomas et opéré sur les côtes dominicaines et de Puerto-Rico, nous allâmes à Santiago de Cuba prendre un contingent d’hommes de troupe et de passagers qui rentraient en Espagne.

VILLE_DE_MARSEILLE.jpg
VILLE DE MARSEILLE (1875-1902) (frenchlines.com)

La guerre hispano-américaine venait de prendre fin et le drapeau étoilé avait remplacé le pavillon de la péninsule dans les iles de Cuba et de Puerto-Rico.

Le 12 septembre 1898, nous étions de retour au Hâvre. Une note du Ministère de la Marine, enjoignant à tous les survivants de la Ville de St Nazaire de se rendre à Lorient, nous réunit dans ce port. Seul Monsieur NICOLAI manquait à cet appel. Dans une traversée de Mauseille à Colon, il avait succombé à une maladie qui le minait depuis le naufrage et ses restes reposaient, au milieu de l’Océan. Le Conseil mit trois jours à délibérer. Le Chef mécanicien fut condamné à douze francs d’amende pour avoir, trop tard, prévenu le Capitaine des avaries dont il s’était rendu compte dans les chaufferies. Le Mécanicien fit appel de sa condamnation et le Tribunal de Brest cassa ce jugement trois mois après.

En allant du Hâvre à Lorient, je pus m’arrêter à Nantes auprès de ma famille.

C’est à Lorient que se montrèrent les premiers symptômes de cette maladie qui m’éloigne de la mer jusqu’aujourd’hui encore. J’eus d’abord des maux de gorge et en passant à Nantes, je dus m’aliter. Il me fallut néanmoins rejoindre le Hâvre d’où je devais embarquer incessamment, mais je ne pus partir en voyage. Rentré à l’hopital, les médecins me soignèrent pour une maladie tout autre que celle dont je souffrais. La douleur avait son siège dans les reins et longeait la jambe gauche, un tremblement convulsif m’agitait cette jambe.

Trop négligé dans cette maison de santé, le Docteur de la Cie m’autorisa à la quitter pour continuer à me faire soigner à la clinique du Docteur Sorel. Soixante-trois jours de traitement pendant lesquels l’électricité joua le plus grand rôle ne me valut aucun retour à la santé. De là, je vins à l’Hôtel-Dieu de Nantes continuer les soins que j’avais reçu au Hâvre. Plusieurs médecins me visitèrent et conclurent que le naufrage de la Ville de St Nazaire était la cause dominante de ma maladie. Néanmoins, j’eus beaucoup de difficultés à obtenir satisfaction de la Cie, bien que mes prétentions se bornassent à un emploi dans ses bureaux, à Fort-de-France. Grâce à l’intervention de Mr. ISAAC, sénateur de la Guadeloupe, l’Administration centrale après m’avoir fait venir à Paris pour juger de l’état de ma santé me désigna un modeste emploi à l’Economat de Fort-de-France.

Ici, je pense finit ma navigation.

Dans la nouvelle vie qui commence pour moi, je relaterai d’année en année les faits les plus saillants de mon existence de bureaucrate.

Le courrier de St Nazaire nous débarqua, ma femme et moi, à Fort-de-France. Je pris un mois de congé et en Juin j’entrai en fonction. En 1899, je suis établi à la campagne où je reçois l’hospitalité de ma tante E…. Pour me rendre journellement à mon travail, je me suis fait faire une petite voiture basse qui traine un cheval avec difficulté.

Au mois de Novembre, j’ai acheté un carré de terre voisin de chez ma tante: Une maison en mauvais état, une case, dix caféiers et quelques manguiers pour le prix de seize cent francs payables mille francs comptant et le reste dans dix-huit mois. Grâce à l’Abbé St AUDE, j’ai pu réaliser le premier comptant dans lequel ma mise figure à peine pour quatre cents francs. J’ai commencé en Novembre les réparations de la maison. Bien qu’elles soient peu importantes elles s’étendent jusqu’à la fin de Mai suivant.

Je ne néglige pour celà pas ma santé. Fatigué des soins infructueux des médecins, je suis le traitement de deux somnambules rien ne s’est encore manifesté.

Fort-de-France le 24 juillet 1900.
M. HSUFFRIN..


1901


Plus d’une année s’est déjà écoulée depuis que j’ai entrepris d’écrire ces quelques lignes, toutes de souvenir.

Mon petit Raoul a maintenant un an, et si Dieu lui prête vie, dans quelque quinze ans, il pourra faire connaissance avec ces lignes écrites le midi pour me défatiguer de l’abrutissant métier de bureaucrate.

J’espérais encore jusqu’à ces temps derniers, reprendre la navigation; mais je comprends maintenant que tout est bien fini pour moi de ce côté. Après trois années de soins, je suis encore à quémander un peu de santé à la science et au hasard. Une saison que j’ai faite cette année à l’E. Th. Du Précheur, ne m’a rien valu pour mes douleurs.

En voyant la rade de St Pierre, mes souvenirs se sont reportés vers mon enfance. Certes, la rade n’est pas aujourd’hui comme il y a vingt ans, garnis de beaux voiliers le long desquels des caboteurs déchargeaient du sucre et du tafia. Il m’a été donné de voir appareillé un navire à voiles. Les temps ont bien changés l’équipage du Trois-mâts viraient avec peine au cabestan et le capitaine se promenait impatiemment sur la dunette. Au début de ma navigation, quand un navire devait quitter le port, les marins des autres bateaux aidaient leurs collègues à dédaler jusqu’à la bouée de partance; les chansons les plus drôles et les plus gaies animaient tout le monde. Le Capitaine recevait ses collègues et on ne se séparait qu’au coucher du soleil alors que toutes les voiles étaient établies. On se serraient les mains, se disait au revoir dans tel, tel port.

Mon principal objectif maintenant est de quitter la Compagnie. Je ne pourrai encore longtemps cette vie de privation absolue que je mène depuis plus de deux ans, sans nuire entièrement à mon restant de santé, et celà sans résultat, car que pourrai-je faire avec 150 francs par mois quand j’aurai un ou deux enfants à élever, et pourtant, que j’aie 40 ou 50 ans d’âge, 10 ou 20 ans de compagnie, je ne serai pas plus avancé. Dans cette administration tout le monde est franc-maçon, et gare à ceux qui ne le sont pas. C’est dans la terre que je veux trouver le bien-être et le nécessaire pour élever ma famille. Je me suis efforcé toute cette année à mettre ma petite terre à profit. Les quelques vanillers que j’y ai sont de belles venues. Quand ma petite propriété aura acquis une certaine valeur, je la vendrai pour aller m’étendre ailleurs.

Fort-de-France le 1er Décembre 1901.


1902, Montagne Pelée


J’ouvre aujourd’hui ce petit ouvrage que je dédie, non à mon fils, mais à mes enfants puisque j’en ai deux à cette date. Mon petit Anthoine a maintenant trois mois, sa santé ne peut être meilleure. Plaise au Ciel me conserver ces héritiers sans pourtant en augmenter le nombre.

Depuis décembre 1901, bien des faits sont venus troubler l’existence si paisible de nous autres martiniquais: je veux parler de l’effroyable catastrophe du 8 mai et des méfaits du volcan de la montagne Pelée.

La Martinique de construction volcanique est traversée dans toute sa longueur par une crête montagneuse dont le principal sommet, celui de la montagne Pelée, a une élévation de 1350 mètres. Cette origine volcanique rend l’île fort exposée à des tremblements de terre. Le plus désastreux fut celui du 11 janvier 1839 qui détruisit presque toute la ville de Fort-de-France. En 1851, le trouble se signala par la production de deux cratères à la montagne Pelée par où s’échappèrent d’assez fortes quantités de boue et de cendres.

ERUPTION de la MONTAGNE PELEE:

Depuis quelques jours, il se disait à St Pierre et dans les environs que le volcan de la montagne Pelée qu’on croyait éteint, paraissait en activité. Mais le vendredi 25 Avril, il n’était plus douteux qu’on se trouvait en face d’une éruption.

Le matin, vapeur qui……quotidiennement.des voyages entre les deux ville avait pu s’approcher de St Pierre. Du bord on avait vu les …… en flammes. Le bateau était revenu à Fort-de-France. Ce fut une heure d’indicible douleur. Tous ceux qui étaient restés ou qui étaient revenus en ville se portaient sur le rivage, s’interrogeant les uns les autres, la mort dans l’âme avec l’idee d’obtenir des renseignements sur la ville sœur.

………. de longues heures, tandis que la troupe postée aux abords des quais et le long des magasins du bord de mer où l’on venait d’apposer les scellés, montait la garde pour prévenir l’on ne savait quel danger, cette foule douloureuse, dont l’angoisse se décuplait du mystère et de l’inconnu, se demandait ce qu’il pouvait y avoir de si terrible dans ce qui arrivait pour qu’on se cachât.

Mais la population restait sans nouvelles de St Pierre. On s’attendait à quelque évènement inconnu que l’imagination rendait encore plus épouvantable.

Lorsque le SUCHET (navire de guerre) arriva vers 10 heures du soir avec une trentaine de sinistrés, la foule en dépit des piquets de soldats, se massa sur l’Esplanade, dans les allées et dans les rues avoisinantes avec l’espoir de reconnaître dans le défilé lugubre des fourgons d’artillerie chargés de morts ou de blessés quelque être chéri qu’elle put assister et seconder dans ce moment suprême.

Longtemps après que le dernier tombereau eut transporté à l’Hopital sa charge funèbre, cette foule stationna encore en face des quais l’âme partagée entre les sentiments les plus divers, le cœur rempli d’une tristesse indéfinissable. On se demandait si l’on n’était pas le jouet de quelque sinistre cauchemar. C’est dans de telles dispositions que chacun alla se coucher. Combien douloureux devait être le réveil.

A PROPOS DU VOLCAN:

L’éruption de la montagne Pelée est la plus surprenante et la plus épouvantable que l’histoire jusqu’à ce jour ait enregistrée. C’est un cataclysme que l’imagination peut à peine concevoir et que l’être humain essentiellement curieux examine avec tout le respect que lui inspire ce qui est encore pour lui à l’état de mystère. Cette catastrophe n’est en rang que la 8ème ou 9ème dans la statistique des éruptions volcaniques, mais ce n’est guère une consolation :

En l’an
79 POMPEI & HERCULANUM 50 000 Morts.
1667 ACHEMACHA au CAUCASE 80 000 ‘’
1693 SICILE, 54 villes 300 villages 100 000 Morts.
1703 JEVA au JAPON, destruction complète. 210 000 ‘’
1731 HSINEN-HOA, au nord de PEKIN. 120 000 ‘’
1735 LISBONNE 50 000 ‘’
1797 les ANDES PERUVIENNES COLOMB. 40 000 ‘’
1895 KAMAICHA (JAPON) 51 000 ‘’
1902 St. PIERRE (MARTINIQUE) 40 000 ‘’

Parmi les signes précurseurs d’une éruption, il y a la diminution du débit des sources. C’est un phénomène fréquent aux vésuves. C’est le contraire que nous constatons ici: les rivières débordent brusquement et de façon tout à fait anormale, chargeant des blocs de roches.

De toutes les suppositions qui ont été faites, la seule qui me parait plausible est que le gaz asphyxiant et inflammable comprimé en grande quantité dans un espace restreint et acquérant une tension considérable qu’on peut évaluer à plusieurs centaines d’atmosphères a fait explosion brisant la croute terrestre et s’est abattu comme une trombe sur la malheureuse citée.

Un autre cas qui vient donner plus de force à mon hypothèse c’est celui du marin qui brusquement et involontairement immergé au moment de la catastrophe, a pu respirer, après son immersion le gaz atmosphérique et se sauver, tandis que d’autres ont été asphyxiés à côté de lui. Par conséquent, il est presque certain que les malheureuses victimes de la catastrophe n’ont pas eu le temps de souffrir.

Faut-il voir encore dans ce phénomène un des nombreux………………. de l’électricité ?

Enfin, il y a l’hypothèse de l’attraction que la Lune exerce sur le noyau du Globe, si ce noyau est liquide. Or la catastrophe s’est produite à la nouvelle lune à 7h.45 du matin. Cette coïncidence est-elle fortuite ou la lune a-t-elle un rôle important en cette circonstance ?

Nous ne pouvons que faire des conjectures.

Du 8 au 21 Mai : La nouvelle de la disparition de St Pierre, à peine connue, soulève un mouvement de condoléances universelles. En même temps que des sympathies nous sont témoignées, des secours en vivres et en argent nous parviennent. Entre toutes les nations, les Etats-Unis nous expédient à eux seuls 2.500.000 Frs, des provisions en abondance et des géologues. Il est facile de voir que le mouvement du peuple américain n’est pas seulement inspiré par la pitié et que la doctrine de MONROE en est le principal mobile.

Dans l’hécatombe du 8 Mai, je perds mon frère aîné, Flavien, sa femme Mathilde Ste Marie et leur gentil enfant André, de quatorze ans. Comme la plupart des habitants de St Pierre mon frère n’avait pas voulu quitter la ville et la veille même de la catastrophe il me remerciait par lettre de l’offre que je lui faisais de venir chez moi s’abriter du volcan. Flavien était un charmant jeune homme, bon parent et surtout bon ami. Dans la famille on le croyait personnel, il n’en était rien. Dans sa situation très précaire de commis à la prison centrale, il devait se montrer très économe, c’était ce que l’on prenait pour de l’égoïsme. Sa femme, institutrice, avait de très grandes qualités comme épouse et comme parente. André, élève de 4ème au Lycée, promettait beaucoup pour l’avenir.

NOUVELLE ERUPTION 21 MAI: LA PANIQUE.

Mardi 21, les habitants de Fort-de-France se réveillaient au cri : Le feu est au ciel !

Ce fut une panique inénarable, un sauve qui peut général de toute la population à peine arrachée au sommeil, fuyant éperdue dans toutes les directions pour échapper à la menace de la mort suspendue au-dessus de toutes les têtes.

Ce mouvement se termina par la fuite d’un grand nombre d’habitants de la ville, certains allaient à Ste Lucie, d’autres à la Guadeloupe ou dans les iles voisines.

Sur ces entrefaites, notre frère, l’aîné de la famille Gaston en famille, Pierre HEBERT-SUFFRIN, à l’état civil, tomba malade et le 7 Août nous avions la douleur de le conduire dans le caveau de la famille au St ESPRIT.

Notre frère s’éteignait à l’âge de 41 ans après une longue agonie qui dura huit jours.

A cause d’une petite épidémie qui sévissait à l’Usine du Pt. BOURG où notre frère était contre-maître, il travaillait au soleil le jour et faisait le quart toutes les nuits. Le lendemain de la catastrophe de St Pierre, il se reposait dans sa chambre quand sa bonne vint lui dire précipitamment que St PIERRE a été détruite, votre frère et sa famille sont brulés et votre mère se meurt au Pt. BOURG. GASTON se rendit comme une bombe auprès de sa mère qu’il trouva très bien et n’ayant pas même encore appris le désastre de la grande ville. L’émotion, la douleur ou le grand air produisit sur notre aîné un effet désastreux et à partir de ce jour il devint taciturne et se refusa même le manger et le boire. Enfin, le 31 Juillet, il se rendait près du docteur lorsqu’il fit une chute de cheval. Transporté chez sa tante, Mme MONTET, il avait encore toute sa connaissance, mais bientôt après il perdit la parole. Cet état comateux lui dura jusqu’à la mort.

Gaston était très travailleur mais il n’avait pas l’esprit d’ordre. Il dépensa sans intérêt aucun tout son argent sur une petite propriété dont son second frère ANTOINE eu la gestion et aussi l’usufruit.

En même temps que notre mère déplore la mort de … deux premiers nés, sur l’invitation d’Antoine, marié à TAHITI, je me dispose à aller habiter cette ile avec ma petite famille. C’est avec beaucoup de regret et aussi avec bien des difficultés en perspective que je songe à ce voyage qui m’éloignera pour toujours de la Martinique. Ce n’est certes la crainte du volcan de la montagne Pelée qui me fera; partir, mais je dois penser à ces deux petits êtres pour lesquels j’ai à travailler afin d’en faire des hommes et notre pauvre pays est voué à la pire des misères.

Fort-de-France, le 26 AOUT. 1908.[sic]


1904


31 AOUT : Le mont Pelée, dans la soirée du 30 Août, vient de manifester sa puissance destructrice. Après St Pierre, le Morne-Rouge et Ajoupa-Bouillon ont disparu.; l’hécatombe cette fois a été limitée : 1500 êtres humains dorment pour l’éternité. Quel deuil pour la Martinique et surtout quel désastre !

Dès 8h1/2 l’immense rideau noir déroula ses volutes accompagné de fréquentes éruptions. Vers 9h. sous la poussée de nous ne savons quelle force sous-marine, une vague formidable alla balayer la rue Victor-Hugo. Ce fut un sauve qui peut général, la galopade dans les chemins.

Depuis 2 mois que le monstre n’avait pas manifesté son activité on se reprenait à vivre et à se familiariser avec son voisinage inquiétant.

Les gaz lourds abandonnant le secteur ordinaire, la zône comprise entre le Précheur et la plaine nivelée où fut St Pierre, se dirigèrent plus au nord réduisant en cendres le Morne-Rouge et la majeure partie de l’Ajoupa-Bouillon. Fort heureusement que ces communes étaient peu habitées.

20 OCTOBRE 1904 : De août 1902 à cette époque, aucun changement notable ne s’est manifesté dans mon train de vie. Le fait le plus saillant de cette période est l’arrivée du petit Gaston, né le 7 Février 1904. Ce nouveau venu a failli mourir à l’âge de trois mois et depuis cette époque il a été privé du sein maternel; il est néanmoins plein de santé en ce moment.

Raoul va à l’école, au Lycée et Antoine, très gentil, est prêt à prendre ce chemin l’an prochain.

Aucun changement dans ma situation. J’ai encore remué cette année le voyage à TAHITI, le Ministre m’a d’abord refusé le passage gratis que je demandais et Antoine me déconseille maintenant ce déplacement. Vainement j’ai essayé d’entrer au service du port, rien y fait. Pas d’avancement à la Compagnie.

Je me rends deux fois par semaine enseigner gratis pro Deo la manœuvre à un cours d’hydrographie institué pour former des maîtres au cabotage.

Le courage dure encore, mais c’est tout.

Fort-de-France le 20 Octobre 1904.


1906


3 SEPTEMBRE 1906: Après deux années de silence, je reprends ma petite causerie. Le cœur navré cette fois, car je viens de conduire dans sa dernière demeure notre cher petit Gaston dont je n’ai fait que parler de l’arrivée en octobre 1904. Le cher enfant s’est éteint dans mes bras le 28 Août. Dans la nuit du 15 au 16 Août, Gaston eut une forte convulsion des soins très énergiques le ramenèrent, mais néanmoins sa santé s’était altérée et nos soins furent inutiles. Notre cher disparu était très gentil, il faisait la joie de la famille et tenait compagnie à sa mère pendant que les aînés étaient à l’école. Nous l’avons enterré sans cérémonie au cimetière des pauvres, en pleine terre, où une croix de bois portant l’inscription suivante marque la place : «Gaston HEBER-SUFFRIN, notre regretté petit ange de deux et demi.»

Depuis deux ans passés, nous portons dans le cœur le deuil de deux parents inconnus auquel est venu se joindre celui de notre frère URBAIN décédé à Cayenne en Octobre 1904. Je veux parler de la mort du petit Marcel, fils d’Antoine et de celle de sa femme Julie.

Notre frère aîné Antoine qui avait servi sous les ordres de Coridon à Madagascar, le suivait à Tahiti en 1900 et là se mariait à une Tahitienne (Julie …..) qui lui donna deux enfants: Marcel qui a été enlevé à l’age de deux ans et demi et Elodie qui a survécu à sa mère décédée un an après son premier né.

Urbain, le dernier de mes frères, était à Cayenne depuis plus de 7 ans. Nous n’avions que très rarement de ses nouvelles et un jour, nous apprenions qu’il avait succombé à l’hopital du Maroni Urbain était un brave cœur, il s’était fait mécanicien et comme tel travaillait dans les placers de la Guyanne.

Il ne nous reste en ce moment pour perpétuer le nom de la famille que le jeune Maurice, fils de notre oncle Justin, Raoul et Anthoine. Il y aura lieu de compter encore les fillettes Jeanne et Marie, sœurs de Maurice, établies à Paris et la petite Elodie de Tahiti qui portera plutôt le nom d’HEBERE que celui de SUFFRIN.

Raoul aura six ans dans un mois, il a passé cette dernière année scolaire dans une école communale à la Redoute. Il n’y a pas fait beaucoup de progrès car je vois, avec regret, que cet enfant n’aime pas l’étude.

Anthoine aussi y a été tout l’an dernier, sans avoir pu, pour celà, apprendre à lire.

Je suis toujours privé de santé.

J’ai commencé en Juillet 1904, la construction d’un petit trois mats carrés que je destine à mes enfants. Je l’avais d’abord nommé «les Trois Frère» mais depuis la disparition du petit Gaston, j’ai changé le nom du navire en celui de « Le Petit Gaston ». le batiment a maintenant ses vergues en place, il ne lui manque plus que les voiles.

Fort-de-France, le 3 septembre 1906..


Origines


ORIGINE DE MA FAMILLE.

Je ne sais vers quelle époque, vers 1603 croyons-nous, vient d’une colonie voisine, de Sainte Lucie ou de la Dominique, alors Colonies françaises, un blanc créole avec une jeune caraïbe comme maîtresse. Ils s’établirent au MAR…. sur la propriété dite MARNE COM…

Par des spéculations faciles autant qu’honnêtes ils s’enrichirent vite. Ce Monsieur survécut à sa compagne qui lui laisse une fille.